Voici le cas dramatique d’une jeune travailleuse domestique de 18 ans, du district de Ntugamo (Ouganda), décédée suite à la violence de son employeur : « Amanda[1] a quitté son travail car elle n’était pas payée. Le 20 février 2014, alors qu’elle se trouvait chez son frère (ses parents sont décédés quand elle avait 5 ans), son employeur Mme P.N. l’invite à venir chercher son salaire des 3 mois prestés (150.000 UGX ou 40€). Quand elle est arrivée au domicile de son employeur, dans l’espoir d’être payée, Amanda a été attachée avec des cordes, battue, couverte de paraffine et brûlée. »[2] La police a pu libérer Amanda et l’amener à l’hôpital, où elle est décédée après 17 jours d’horribles souffrances. Deux ans plus tard, la justice n’a pas encore traduit son employeur en justice.

Ce cas n’est pas unique: au Burundi, l’employeur de Pierre a versé de l’eau bouillante sur lui alors qu’il venait demander sa paye.

Heureusement, tous les travailleurs domestiques d’Afrique Sub-saharienne ne sont pas sujets au même traitement. Le travail domestique est en fait une tradition pour de nombreuses jeunes personnes dans cette région, mais nombre d’entre eux sont traités comme des « sous-hommes », comme l’explique Marcel Z., un travailleur domestique au Rwanda.

Le statut de quasi-esclavage des travailleurs domestiques en Afrique Sub-saharienne a été récemment mis en lumière par les enquêtes conduites par IDAY, un réseau de coalitions d’organisations de la société civile africaine, dans le cadre d’un projet triennal cofinancé par l’Union européenne. L’enquête a ciblé 22.072 personnes, dont 13.296 travailleurs domestiques et 8.776 employeurs, dans 5 pays : RDC, Burundi, Rwanda, Ouganda et Kenya. Ces enquêtes démontrent que le traitement dégradant des travailleurs domestiques ne se limite pas aux pays arabes ou asiatiques, régulièrement dénoncés par les médias, mais concerne également l’Afrique Sub-saharienne.

Leur nombre, par exemple, apparait être plus large que ce que les rapports précédents suggéraient : plus de 8 millions dans les 5 pays du projet, sur base des estimations, et au moins le double pour l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne.

En moyenne, 1/3 des travailleurs domestiques dans la zone du projet est en-dessous de 18 ans, mais ce taux augmente à 43% en RDC. Dans ce pays, 95% des travailleurs domestiques affirment avoir été victimes d’abus moral ou physique. Les conditions de travail sont pénibles : 10 à 11 heures de travail par jour, pas de jour de congé officiel, pas ou faible salaire, accès limité à l’éducation ou à des formations.

Environ 11% des travailleurs domestiques interviewés n’ont jamais été à l’école et seulement 44% ont atteint le niveau primaire. Pourtant, dans les campagnes officielles de Education for All( EFA), les références aux besoins spécifiques des travailleurs domestiques sont absentes. Pourtant, l’enquête révèle que 2/3 d’entre eux veulent continuer leur scolarité. « Je suis un travailleur domestique dans ma propre famille » se plaint une jeune femme au Kivu qui a abandonné l’école à cause de ses faibles résultats scolaires, elle arrivait en effet toujours en retard car elle devait d’abord faire le travail domestique imposé par sa mère. Tracey, une jeune travailleuse domestique de Kinshasa, avait difficile à retenir ses larmes quand elle raconte comment son employeur l’a accusé – à tort – de vol et l’a menacée de ne plus payer les frais du centre de formation où elle prenait des cours d’alphabétisation, de langue étrangère et de couture. Ceci montre combien l’éducation est importante pour ces jeunes qui ont conscience que c’est le seul moyen de sortir de leurs conditions de quasi-esclavage.

Quelles sont alors les solutions ? Le plus primordial, obtenir des gouvernements la ratification de la Convention 189 sur le travail domestique de l’Organisation Internationale du Travail, signée par tous les membres en juin 2011. Seulement 2 pays africains l’ont ratifiée : l’Afrique du Sud et l’île Maurice.

La ratification est capitale, tout d’abord parce que la C189 cherche à garantir des conditions de travail décentes par l’adaptation de la législation nationale en terme de droits du travail, en particulier  de durée du travail, repos hebdomadaire, plafonds des payements en liquide, termes et conditions de contrats définis, respect des principes fondamentaux des conditions de travail, y compris le droit de s’affilier à des syndicats.

Ensuite, le travail domestique ne devrait pas privé les jeunes de moins de 18 ans d’aller à l’école ou de bénéficier de formation appropriée. Pour ceux au-dessus de cet âge, les formations doivent être adaptées à leurs conditions de travail avec à la clé un certificat reconnu par le gouvernement. En Afrique, le marché du travail domestique s’accroit avec le développement d’une classe moyenne. Les expériences des membres d’IDAY prouvent qu’avec une formation appropriée et un certificat diplômant en mains, les travailleurs domestiques obtiennent de meilleures conditions de travail avec des salaires plus élevés (jusqu’à 10 fois plus élevé au Burundi) et sont davantage respectés par leur employeur. Le programme IDAY vise à créer des centres de formation avec des horaires adaptés aux exigences professionnelles des travailleurs domestiques en Afrique Sub-saharienne.

Le rôle des medias est d’une importance capitale pour soutenir la société civile africaine à obtenir l’appui de leurs gouvernements pour mettre fin aux souffrances des travailleurs domestiques en Afrique Sub-saharienne. Nous demandons que les médias dénoncent les conditions de travail de quasi-escalavage des travailleurs domestiques en Afrique Sub-Saharienne, comme ils l’ont fait pour d’autres régions du monde. Chacun doit se mobiliser pour éviter la répétition du drame vécu par Amanda, Pierre et tellement d’autres.

Des informations détaillées sur la situation de chaque pays participant est disponible sur http://invisibleworkers.eu

[1] Tous les noms ont été modifiés pour protéger la vie privée.

[2] Extrait du rapport ordonné par IDAY et exécuté par la branche locale de l’African Network for the Prevention and Protection against Child Abuse & Neglect (ANPPCAN).